Un petit café à la manière kabyle:Alquahouaat ghalayeth

Publié le 23 Mars 2013

Ce café là on le faisait dans une boite de lait Nestlé récupérée et transformée en casserole de fortune pour contenir juste une petite quantité d'un savoureux café qui va noyer le plus terrible des chagrins ou colère refoulée ...

C'est le petit café de Yema Taos quand ses brus viennent de lui tenir tête par une belle

scène de cris ,de paroles méchantes jetées à la volée sur cet escalier de la grande maison où je suis née .

Yéma Taos elle est née au début du siècle dernier vers les années 1910 ,je l'ai toujours connue vieille .Elle était blanche de peau comme blanche-neige mais vraiment frêle et maigrichonne "ma petite mère " ,une autre mal aimée car elle aimait poliment son entourage ce qui lui a valu le sobriquet de "Thoukyissth" :La polie ,de la part de mon père Hadj Ouali qu'elle n'épargnait pas elle aussi en le traitant de "Chethla Bavoukh " :race d'Ivraie !Elle se qualifiait elle même et sa descendance directe de race de grain de blé!!!

Mais ce qui devait arriver arriva !Ses petites filles sont devenues les belles filles de Hadj Ouali :Ouiza et Nadjia ...La descendance est basanée ,ce teint bronzé de mon père et ce teint blond de ma mère sont des caractères dominants apparemment .

J'aimais Yema Taos tendrement et sincèrement ,j'aimais sa finesse et sa sensibilité cachée et je fuguais de chez me parents pour un petit lit de fortune improvisé aux pieds du lit en fer de Yema Taos qu'elle repose en paix !

"Elles tombaient u ciel en se battant et en s'arrachant les cheveux " ,ces deux là on va les retrouver à l'endroit stratégique de toutes les maisons kabyles :la cuisine .Ces deux là sont la bru kabyle et la vieille belle mère régnante comme un tyran sur son monde .

Yema Taos la terrible!Elle est descendante d'une famille de grande lignée maraboutique des montagnes du Djurdjura :Les Ait Yestoura dont descend aussi ma propre belle mère (détail déjà cité) dans un article du blog :"Vouarzazen ..."

Yema Taos dans ses crises de colère ou de mélancolie ne manquait jamais d'invoquer la

malédiction "des graves" sur ses brus quand elles manquaient d'obeissance ou plus souvent quand elles ramenaient du changement dans cet ordre draconien qu'elle a établi .

Yema Taos marquée par la dureté du roc de la montagne et la misère de son enfance ne tolère pas une miette perdue par terre ou un oignon de plus dans la marmite .

Elle gardait ses grosses tresses d'oignons suspendues au plafond de sa petite "cabine"

à côté de sa chambre à coucher .Dans la cabine de Yema Taos étaient cachées toutes les réserves de la famille e Vava Mohand son époux ,un des orphelins petits fils de Hadj Said Voussavaa l'Hidjan .Vava Mohand était bon et affable ,ami des faibles ,ami des femmes de la maison aussi pour les aider de ses conseils sages et pourquoi pas les aider secrètement matériellement en cas d'urgence thérapeutique ...Car il faut payer la guérisseuse ou sorcière sollicitée pour rétablir l'entente d'un couple branlant ce qui arrive parfois .

Souvenir d'enfance :dès que Yema Taos ouvrait la porte de sa cabine je la suivais derrière pour contempler tous ses trésors qu'elle garde avec amour et d'une poigne de fer surtout .Pour la petite histoire ,il y avait son coffre de mariée kabyle dans un coin .Il contenait ses quelques robes neuves et des chaussures à talons!hérités sans doute du grenier de cette ancienne maison coloniale où je suis donc née avec tous les enfants de ma famille qui sont de ma génération :1950 _1970.La seule personne qui avait le droit de pénétrer aux côtés de Yéma Taos librement dans sa cabine c'était ma cousine Tassadit mon ainée de cinq années ,Tassadit la petite fille de Yema Taos orpheline la fille de mon oncle Zizi Méziane émigré en France à cet époque là et divorcé de Yamina Imouloudhen mère de la petit Tassadit .

Elle comptait ses petits oignons et ses gousses d'ail Yema Taos !Réalité difficile à gérer par ses brus Nana Fatima femme de Zizi Cherif et Fadhma l'Houcine femme de Zizi Tahar qui nous a été ravie tragiquement :morte en couches ...

Les belle_mères et brus kabyles ont vraiment cet endroit sacré qu'est la cuisine :Thakhamt oussebi ,pour régler leurs différents et déballer leurs mesquineries sournoises

qui ne manquent pas de s'accumuler pour des broutilles souvent .Il suffit que le fils prodigue ait une petite attention envers sa femme pour déclencher la jalousie morbide de la vieille belle- mère qui va rationner encore plus ses petits oignons ,ses épices et la part de viande salée pour qu'après les hommes servis en premier il ne reste rien pour les brus!

Les garçons s'incrustent à table à côté des couverts de leurs pères .Les petites filles seront nourries de bonne semoule et de sauce au bouillon quand même .

Cousine Taos la fille de Zizi Tahar donc petite fille de Yema Taos avait les joues les plus roses de toute la maisonnée et respirait la bonne santé contrairement à Tassadit l'orpheline plutôt nourrie de punitions pour apprendre les bonnes manières .Yéma Taos a

connu Alger depuis son enfance en séjournant chez Feu Omar Nait Oussaid Allah Irahmou son grand frère :Zizi Omar !disait elle en parlant cérémonieusement du noble homme dont l'image de la chéchia rouge d'Istamboul est restée gravée dans ma mémoire ...YémaTaos a inculqué les bonnes manières ,la politesse à la petite orpheline au détriment de la gaver un peu plus ,ce dont elle avait besoin avec son appétit d'oiseau .Sauf que le couple :"Tassadit et sa grand mère " était un couple passionné .Elles veillaient l'une sur l'autre en vérité avec une complicité sans pareille .

Le souvenir le plus crucial de Yema Taos est celui où elle fait la grève de la faim refusant de se nourrir de toutes victuailles cuisinées de la main de ses brus ;Pendant des journées Yema Taos devient cette mystique qui va se nourrir de "L'Quahoua Tghalayeth" ,de la soupe de semoule à l'ail et aux épices cuisinée sur le minuscule fourneau à gaz destiné à cet usage pour la petite Tassadit improvisée cuisinière de sa grand mère .J'étais souvent invitée à goûter le précieux breuvage de l'Quahoua T'Ghalayth parce que Tassadit et sa grand mère m'aimaient comme je les aimais aussi .Tout le couloir embaume de l'odeur de ce café qui sera suivi d'une odeur d'épices mélangées à l'ail pilé qui vous donne l'eau à la bouche !C'est avec ce met savoureux servi par la petite orpheline que Yema Taos va casser enfin sa grève de la faim .Pendant que la casserole mijote yema Taos psalmodie ,cela peut durer toute une longue soirée .YemaTaos fâchée avec les vivants psalmodie à la mémoire de tous ses chers disparus ,à la mémoire de Vava Mohand qui ne s'était pas réveillé d'une banale intervention chirurgicale sur les voies biliaires .C'était en pleine guerre de libération ,c'était plutôt rare de revenir vivant d'un hôpital .J'avais une sainte horreur et terreur de cet hôpital Mustapha qui renvoyait les patients dans un cercueil le plus souvent .Yéma Taos psalmodiait à la mémoire de ses deux filles qu'elle a perdues à la fleur de l'âge .Nana Ouerdia morte d'une manière très curieuse :Elle venait d'avoir une intervention chirurgicale à l'oeil à l'hôpital Mustapha d'où elle était sortie indemne vers les années 44...?Mais les femmes de la maison "savantes" et sorcières ont voulu apporter leur part à la guérison de la jeune fille convalescente en lui faisant inhaler des vapeurs de mercure :Zaouak!Elle serait morte le lendemain de l'épreuve des inhalations!

Yema Taos psalmodiait et pleurait en se tapant la poitrine ,se griffant le visage Ouerdia qui n'a pas vécues ses noces préparées et Tassadit sa deuxième fille morte en couchesavec son bébé dans nouvelle famille :Ioualithen ,les Laouiset ...C'est pour le nom Tassadit donné à l'orpheline de Zizi Méziane que Yema Taos perdra souvent le contrôle d'elle même quand il s'agit de corriger l'intruse ,l'usurpatrice qui devait réincarner la défunte Nana Tassadit .

Quand Yéma Taos sortait de sa crise mystique elle devenait charmante et conteuse meublant nos nuits autour d'elle de la magie de ce grain magique déjà matérialisé en grain de blé dans ma petite tête qui refaisait le monde à l'insu de l'adversité et de l'absurdité de l'existence dont j'étais déjà très consciente .

Rédigé par Colombe Blanche

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
C
Merci beaucoup à mes nièces Malika et Ouiza pour leurs si agréables commentaires .Soyez donc à l'écoute car votre chère maman Dehvoucha qui va certainement apparaitre ,elle a été le plus brave des petits soldats ,la plus terrible des petits fillettes kabyles ,c'est la plus efficace des "sauvageonnes" quand il s'agit de soigner et de nous nourrir aussi avec les plantes médicinales kabyles sauvages qu'elle connait comme personne ...Elle a été la première à aimer Jardifées ,à y croire vraiment sans limites .Enfin ,vous verrez Dehvoucha improvisée en maman ,en cuisinière ,en petite mère avertie pour parer à une urgence courant avec l'un ou l'autre de ses petits frères et soeurs vers le cabinet du Dr Zonzon ...Elle surveillait tout autour d'elle ,se battait avec mes grandes tantes pour la part d'eau potable .Personne ne pouvait la rouler ...
Répondre
B
Je suis si heureuse de découvrir et de revivre certains des événements que ma mère m'avait déjà raconté. Je sais que maman a joué un rôle important pour ses frères et soeurs et pour nous aussi. Je te remercie de lui rendre hommage dans tes récits.
B
Cet article m'a renvoyé à mon enfance, il était plein de sincérité et écrit dans un style très chaleureux, je t'encourage à nous faire revivre encore plus de souvenirs, c'est génial, tu es une grande narratrice. Je suis une grande fane, maintenant que j'ai découvert ton blog, tous les soirs avant de dormir, je vais venir me ré-imprégner de cette douceur qu'était mon enfance chez akhouali.
Répondre